Charlotte et Julien Binard, deux anciens cadres de Bénéteau, ont fait de leur passion, leur métier. Fin 2017, ils ont créé leur société : Hellomulti. Ils sont les seuls, en France, à importer et vendre des trimarans Dragonfly. Ces bateaux, très haut de gamme (prix de base : 100 000 €) sont fabriqués au Danemark.
Ce parcours hors norme a conféré à Jens un savoir-faire unique en matière de trimarans repliables. Une maitrise empirique du dessin comme de la construction qui le place hors d’atteinte de la concurrence. L’an dernier, un Dragonfly 28 Performance a été truffé de capteurs dans le cadre d’un travail universitaire. « C’était passionnant de se voir confirmer un certain nombre de choses, mais honnêtement, on n’a rien appris… » Et vous pouvez le croire ! En navigation, il nous rappelle que l’effort mesuré au niveau de la poulie primaire du palan de grand-voile était de 1,2 tonne, quand même. Logique : quand le bateau ne peut pas giter plus pour saluer la risée, c’est la structure qui doit encaisser.
La structure encaisse
Et elle encaisse. C’est ce qu’on se dit quand on navigue au bon plein dans 20 nœuds de vent établis et le clapot qui va avec. Le speedo fait le yo-yo entre 12 et 17 nœuds, rien ne grince, rien ne joue : le bateau est parfaitement rassurant. Sous sa grand-voile arisée, notre Dragonfly 28 Performance a la voilure de la version dite Touring, avec mât aluminium et les anciens flotteurs à étraves droites. C’est dire si ces deux versions sont décalées en termes de performances et de programme. En fait, l’immense majorité des Dragonfly sont vendus dans leur version Performance, avec les flotteurs perce-vague pour le 25 et le 28, et donc le fameux mât carbone réalisé en grande partie au chantier. Les profils (enroulement filamentaire) arrivent nus, ils sont équipés sur place et uniquement avec des pièces inox. Le pied de mât avec ses réas est une pièce particulièrement remarquable, tout comme le collier de capelage naturellement renforcé par un axe traversant. C’est du très beau travail. L’atelier voisin est la menuiserie, et on sent que c’est un peu le chouchou – et la fierté – du patron. Certes il faut faire léger, mais pas question de faire l’impasse sur la chaleur du bois verni : on est quand même en Scandinavie ! Et Jens, à raison, tient beaucoup à cette philosophie qui reste avant tout celle d’un croiseur, même s’il navigue très souvent à plus de 10 nœuds. Cette exigence se traduit par de superbes pièces lamellées et moulées au chantier. Tout est verni sur place dans la cabine ad hoc, poncé, re-verni, etc. À bord, l’atmosphère s’en ressent positivement, sans pour autant alourdir le design qui reste relativement épuré. Ce qui frappe également, c’est la qualité de finition, la maîtrise des mille et une astuces du bord expérimentées et améliorées au fil des générations de Dragonfly.
La couchette d’appoint montée dans la coursive avec les planchers du carré est en revanche une nouveauté, signe que l’équipe continue à se gratter la tête pour rendre les bateaux aussi modulables et habitables que possible. Et que la qualité de vie en croisière est une priorité. On s’en rend compte à bord, Jens prend autant de plaisir à faire fumer le sillage qu’à faire glisser ses skates savamment marinés au mouillage, un verre de vin rouge à la main. Vin français du reste, même si nous sommes mouillés sous le vent d’un vignoble danois, eh oui, il y en a sur l’île d’Als, au fond de ce plan d’eau quasiment lacustre que nous avons atteint en empruntant un minuscule passage sablonneux. Incroyable Danemark !
Et incroyable Dragonfly capable de vous offrir un tel niveau de confort après une journée à 13 nœuds de moyenne, et qui plus est transportable… Cet atout supplémentaire est lié au caractère repliable de la libellule en question. L’opération, d’une facilité déconcertante, prend à peine 5 minutes une fois le bout-dehors rabattu le long du bordé.
En se repliant vers l’arrière, les flotteurs soulèvent la coque centrale de quelques centimètres et le bateau devient une sorte de pseudo-catamaran très étroit. Sa stabilité initiale semble très correcte, mais il n’est bien sûr pas question de naviguer à la voile dans cette configuration. C’est d’ailleurs pour garantir la stabilité replié que le chantier a renoncé au mat aile : les profils proposés sont tout ronds. Pour la nuit, l’équipage se répartit entre la cabine-couchette arrière, à laquelle on accède en faisant glisser la descente sur le côté (elle reste utilisable), le lit breton avant, juste devant le cabinet de toilette, et les deux couchettes du carré déjà évoquées, toutes très confortables.
De vrais croiseurs très habitables
Couchages de qualité, vraie cuisine avec un frigo qui volume étonnant, WC marins avec vasque, nous sommes bien sur un vrai croiseur. Le retour vers le chantier se fera sous spi, l’occasion d’apprécier l’ingénieux système de barber-hauler qui peut servir à excentrer le point de tire de génois, mais aussi à amurer le spi à peu près où vous voulez… dans la limite de la largeur du bateau !
Le barreur, confortablement calé sur les bancs surélevés, même le bateau à deux doigts sur le stick, même à haute vitesse, grâce au safran finement compensé. Jouissif. C’est forcément avec regret qu’on écoute le spi dans sa chaussette avant de le ranger dans un flotteur au terme de cette courte virée, 30 milles aller, 30 milles retour, qui nous a pris cinq heures de navigation en tout. Forcément, à presque 13 nœuds de moyenne, le terrain de jeu n’est pas le même. Que faudrait-il faire de plus pour mériter le titre de bateau idéal ? Certains l’ont cherché toute leur vie… Après 48 heures avec Jens Qorning, on a un peu l’impression d’avoir vu la lumière. S’il fallait vraiment modérer notre enthousiasme, on pourrait évidemment parler du prix, même s’il paraît techniquement justifié. On pourrait discuter du design, notamment celui des Dragonfly 32 et 35, un peu datés avec leur cul rond. Mais ce qui est intattaquable, c’est le sérieux du chantier, son expérience – 50 ans d’histoire, 1 100 trimarans construits – et l’intelligence de conception qui en découle. On le voit aussi à sa façon de naviguer, Jens Qorning est un homme qui anticipe en permanence et qui sait ce qu’il fait. Comptez sur lui pour garder son avance : ses libellules n’ont pas fini de virevolter sur tous les plans d’eau d’Europe.
VOILE MAGAZINE, aout 2018